Dépêches

Vers un retour à la police de proximité ?

Sociologue à la Cellule d’Etude du multiculturalisme (Gendarmerie) de 1992 à 2016

L’antagonisme entre l’action policière et les attentes croissantes de la société en matière de droits et libertés individuels conduit la police de confrontation dans une impasse. Des modèles à suivre existent pourtant, où l’on apprend à inclure de l’éthique dans les actions.
La démocratie exige qu’on dénonce les violences policières et qu’on préserve la confiance entre (et envers) les institutions et la population. Il revient donc à signifier clairement que les méfaits de quelques agents n’annulent pas le travail positif de tous. Il ne s’agit pas non plus de relativiser la violence que subissent certains citoyens (en général issus de minorités ethniques) et la gravité des faits commis, mais d’affirmer qu’il est question ici d’enjeux fondamentaux tels que la défense des droits de l’Homme et de la dignité humaine en général.

Police de proximité
Police de proximité

Revenons à ce qu’on a appelé les “émeutes de Bruxelles” qui ont embrasé quelques communes de l’agglomération bruxelloise (Saint-Gilles, Saint-Josse, Molenbeek) en mai 1991. Ce sont les contrôles répétés de ces jeunes des quartiers par des policiers qui ont fini par mettre le feu aux poudres. Le sociologue F. Dassetto1 a soutenu que ces événements étaient plus des mouvements de protestation sociale. Faute de relais et de porte-paroles, faute de savoir s’exprimer par la parole ou trouver des canaux d’expression, des jeunes ont pris la voie de la violence.

Ces premières émeutes ont bousculé le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale et aussi la gendarmerie royale (démilitarisée en janvier 1992) qui créera en décembre 1992 la Cellule d’Étude du
Multiculturalisme (CEM, comprenant 5 cadres civils universitaires dont moi-même). La mission du CEM a été fixée par le gouvernement : elle sera chargée de l’étude et du suivi des problèmes que peuvent rencontrer les jeunes pour la sécurité publique et des mesures adéquates en la matière.
La structuration progressive du CEM

Il s’agissait d’une politique multiculturelle en action et non d’un contenu figé, superficiel ou académique. Il s’agissait d’un véritable changement de paradigme qui redéfinissait le rôle de la police et qui invitait à se baser sur un maintien de l’ordre de façon globale et non uniquement sur le maintien d’un ordre fondé sur des considérations judiciaires.

Il s’agissait d’un Problem Solving (ou résolution des problèmes), c’est-à-dire la coproduction de sécurité qui implique non seulement les citoyens mais également les divers services locaux. Ils avaient à se focaliser sur la prise en charge des problèmes rencontrés plutôt que sur la réponse réactive aux infractions constatées. C’était le rôle fondamental du Community Policing ou police de proximité orientée vers la résolution des problèmes concrets de terrain.

Le travail de maillage progressif de la CEM sera malheureusement mis entre parenthèses lors de la réforme des services de police (2001) qui verra la disparition de la gendarmerie et le changement de profil de notre CEM qui deviendra Service d’étude de la diversité interne (SED). Les 198 zones de la police locale ne feront plus appel à nos services. Le multiculturalisme deviendra orphelin et enterré sans sépulture.
Difficulté d’implémenter la police de proximité Objectivement, la police de proximité a permis un net recul des émeutes (sinon leur disparition à partir de 1996). Les lignes d’action du multiculturalisme ont été opérées dans le cadre de la FPB (fonction de police de soutien à la base de la société). Mais il existait une inégalité d’offre de service : les gendarmes ne contribuaient pas partout à la mise en œuvre de la mission de cette philosophie et on constatait un manque d’impartialité et de respect envers d’autres publics. A tous les niveaux de la gendarmerie, le personnel ne disposait pas d’une connaissance suffisante et exacte des caractéristiques des populations multiculturelles locales. Ce qui ne lui permettait pas de bien apprécier quels étaient les besoins de sécurité ou d’identifier quelles étaient les personnes relais à cibler pour ses contacts, une concertation, une collaboration dans l’approche des problèmes.

Notre hypothèse

Ces lacunes répertoriées dans la difficile application d’un multiculturalisme transversal ne vont-elles pas se retrouver à notre époque présente (à quelques variations près) et perdurer dans le fonctionnement des structures policières actuelles (police fédérale et police locale globalement) ? La résurgence des violences par et à l’encontre des policiers en 2020 et 2021 n’est-elle pas due principalement à l’abandon sensible et progressif de la politique du multiculturalisme et, par conséquent, de la police de proximité au sein des services de police, renforcée de l’avancée inattendue du covid-19 ? Cette actualité qu’on vit quotidiennement demande de poser un diagnostic sur l’état de santé de nos services de police et conjointement sur celui de la société globale qui semble en perte de vitesse.

Le répressif ne devrait pas l’emporter

On ne peut entamer la question des violences policières actuelles sans mentionner l’influence mondiale du mouvement Black Lives Matter essentiellement dirigé contre les violences policières visibilisées notamment après la mort par étouffement de Georges Floyd le 25 mars 2020. En Belgique, la manifestation contre les violences policières et leur traitement par une justice de “classe” et “raciste” a eu lieu en décembre 2020, soutenue par des militants antiracistes, féministes et de la gauche radicale concernant les affaires “Mawda, Adil, Mehdi et Ibrahima”.

Le 24 janvier 2020, une manifestation a retenu notre attention et a été largement commentée par Michel Bouffioux2. Elle réunissait une centaine de personnes face à un dispositif de sécurité “disproportionné”, selon le journaliste. Il fait état de l’arrestation de 232 citoyens dont… 86 mineurs d’âge confinés dans les cellules de la caserne d’Etterbeek – cela me rappelle les émeutiers de mai 1991 qui furent les premiers jeunes de Bruxelles à y séjourner. C’est le troisième rassemblement en trois mois portant sur les violences policières qui se fait réprimer de manière expéditive au mépris de la loi et des droits fondamentaux des citoyens. Alors que la loi de fonction de police (août 1992) exige que la force, son usage par la police réponde aux critères de proportionnalité, de nécessité et de légitimité.

Ces manifestations sont à comprendre dans le contexte général de maintien de l’ordre de manière musclé avec des arrestations massives de jeunes mineurs. L’article 147 du Code pénal est ignoré, sans compter le Code européen d’éthique de la police qui stipule que, lorsque dans le cadre de l’exercice de leurs fonctions, les agents des forces de police sont en contact avec des mineurs, ils doivent tenir compte de la vulnérabilité inhérente au jeune âge de ces interpellés. Résultat, les pratiques policières s’éloignent de l’esprit et de la lettre de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant3 ainsi que des normes standards européennes en matière de justice et de sécurité. En clair, l’approche répressive ne devrait pas l’emporter sur l’approche socio-éducative.

A côté des interventions de policiers anti-émeutes, de brigades canines, d’autopompes, de drones et même d’un hélicoptère, les gaz lacrymogènes, les flashballs et des armes semi-létales viendront enrichir cet arsenal “de guerre”. Dans ce contexte, il y a un effacement progressif des frontières entre ce qui relève de la guerre, de la défense et des opérations de sécurisation de l’ordre public. La judiciarisation du maintien de l’ordre se combine à une systématisation des logiques d’interpellation. Ce qui fait dire à certains observateurs attentifs qu’on s’achemine vers une remilitarisation du maintien de l’ordre. Il y a aussi négligence de l’article 26 de la Constitution sur le droit de manifester; des recommandations du Comité européen de prévention de la torture (CPT) et du Comité de l’ONU contre la torture. Ce que confirment les rapports d’UNIA, du Délégué Général aux droits de l’enfant, du collectif Police Pro et justice for Victims, du Collectif Bruxelles Panthères.
La pratique de la négociation entre les policiers et les manifestants avec leurs organisateurs se perd. Il est évident que ce métier de policier nécessite des compétences communicationnelles élevées, une connaissance approfondie du terrain – toutes des compétences et tâches qui doivent être revalorisées.

La subite escalade de la violence

En cette fin de décembre 2020, les Bleus ont le blues ! Voilà des mois qu’on ne parle que d’eux, de leur violence, de “leur racisme”. Mais on n’entend guère leur voix par devoir de réserve. Même pour s’exprimer hors de leurs syndicats, il leur faut l’autorisation de leur hiérarchie. Ils sont fatigués d’être les héros un jour, et les méchants le lendemain. Ils considèrent qu’il y a une méconnaissance de leur métier, de leur quotidien. Chaque jour, disent-ils, ils sont confrontés à tout ce que la société a de pire : la mort, la violence et la haine. En plus des formations en baisse de qualité et du recrutement de jeunes policiers qui se plaignent que “l’on ne leur apprend pas à dialoguer avec les citoyens”, s’ajoute la perte de sens : “On nous demande de remplir de plus en plus de tableaux indiquant le nombre de patrouilles effectuées à pied, en voiture et combien de verbalisations. On nous affecte un matin de tout axer sur les transports en commun et le lendemain tout sur la lutte contre les stups sans laisser tomber les transports…

On empile les missions comme un millefeuille”

Les contrôles au faciès s’expliquent – disent des policiers – par le fait qu’on leur demande de faire du chiffre, en contrôlant une partie de la population (les minorités racisées surtout). Ils se rendent compte souvent que cette discrimination n’est pas efficiente et qu’elle cristallise chez les victimes une violence potentielle et un esprit de revanche.

Saïd-Halimaoui
Saïd-Halimaoui