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Une victoire passée sous silence

Les tirailleurs marocains dans la ‘Bataille de Gembloux’
Une victoire passée sous silence

Par Larbi Khetouta

C’est par hasard que j’ai appris l’existence de la nécropole française de Chastre et donc la participation des tirailleurs marocains à l’une des plus importantes batailles des premiers jours de la Seconde Guerre mondiale.

Ce fut l’un de mes patients, un Gembloutois, qui me révéla l’existence de cette nécropole et du Musée français de Cortil-Noirmont. Constatant mon intérêt et ma stupéfaction, il me raconta qu’il y avait même une place dédiée à ces valeureux soldats, là où se trouve l’église, la place du 7e régiment de tirailleurs marocains, ainsi qu’un mémorial, le mémorial Aymes, érigé à la mémoire du 4e corps d’armée commandé par le général Aymes. Mon informateur insista pour que je me rende sur ces lieux en concluant que cela valait vraiment le déplacement. Ce que je fis.

C’était au temps où les GSM et les systèmes de navigation n’étaient pas encore monnaie courante. Arrivant par la nationale 29 de Tienen, je traversai beaucoup de ruelles dans des patelins. Je fus obligé, afin de m’assurer d’être sur le bon chemin, de m’arrêter ici et là pour demander aux passants le lieu de la nécropole.

Je me retrouvai alors sur une vaste plaine qu’une route droite et étroite coupait en deux. Un immense champ où la terre labourée était le seul signe de vie. À ma droite, l’on distinguait la nécropole, un terrain réservé à de valeureux soldats que le destin avait décidé de rassembler sur une terre loin des leurs.

Le silence régnait, parfois entrecoupé par le chant des oiseaux qui étaient mes seuls compagnons.

Le nombre de tombeaux, strictement alignés, m’impressionnait. Je contemplai les stèles gravées d’inscriptions en arabe, des croix blanches chrétiennes. Un frisson me traversa le corps. Je lus les noms des victimes : Ahmed, ben Ahmed… Oui, mes compatriotes étaient bien passés par là.

Ils avaient bien combattu un peuple qu’ils ne connaissaient pas. Ils avaient bien laissé leur vie dans un lieu qu’ils n’avaient pas choisi, pour un pays qui leur était étranger.

À mon retour, j’interrogeai mes amis flamands et quelques compatriotes que je connaissais pour savoir s’ils étaient au courant de la participation des Marocains à la bataille de Gembloux. Ils n’en savaient pas plus que moi. À mes yeux, c’était une injustice à laquelle il fallait remédier, surtout envers des hommes qui avaient offert leur vie pour en sauver d’autres.

Je me suis alors donné pour mission de contribuer, ne fut-ce qu’envers ma famille et mes amis, à jeter un peu de lumière, avec les moyens du bord, sur ces jours restés trop longtemps dans l’ombre de l’Histoire.

Je retournai fréquemment à la nécropole et au musée, une fois avec mon appareil photo, souvent avec ma caméra vidéo VHS. Je fis la connaissance du colonel Noël, le conservateur du musée. Je lui rendis même visite chez lui. À chaque fois, je le questionnais sur les tirailleurs et sur la bataille. À chaque fois, il vantait, avec passion, les qualités et la bravoure des soldats marocains. Il me répétait souvent que c’était faux de dire que l’on envoyait les Marocains en première ligne comme de la chair à canon. S’ils se trouvaient souvent à l’avant, c’est parce qu’ils étaient d’excellents soldats.

Un jour, il m’invita à la cérémonie de la commémoration de la bataille de Gembloux. C’était la première fois qu’une délégation de citoyens d’origine marocaine y assistait.

Depuis, cet évènement est devenu pour moi une période de pèlerinage et de chasse aux discours lus par les officiels durant la cérémonie de la commémoration. Ces discours m’ont servi d’informations.

Durant plus de vingt-cinq années, j’ai visionné tout ce qui me tombait sous les yeux, j’ai filmé tout ce qui se présentait devant ma caméra, j’ai lu tout ce qui arrivait entre mes mains, et ai interrogé tous ceux qui, selon moi, avaient eu, de près ou de loin, une relation avec cette courte période du début de la Seconde Guerre mondiale.

De ces interviews et discours, j’en ai fait une « table ronde ». Ne cherchant aucune vérité, si ce n’est celle des intervenants. Ici et là, les opinions peuvent paraître divergentes, voire opposées. Conscient que la vérité est souvent au milieu, je vous les sers intactes.

Épaulé par quelques ami(e)s, je mets entre vos mains le fruit de mes recherches. Des témoignages qui, je l’espère, vous donneront une idée sur la raison de la présence des tirailleurs marocains sur le sol belge pour défendre la liberté contre le nazisme. Et ce, bien avant l’arrivée de leurs compatriotes venus, cette fois-ci, pour aider les Belges à combler les besoins de main-d’oeuvre nécessaire à la construction et à la prospérité du pays.

(à suivre)

A ce propos abdeslam