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Tarik Ramadan

L’ULB caricature-t-elle la liberté d’expression ?

Tarik Ramadan

Dans son courrier du 19/02 le Recteur de l’Université Libre de Bruxelles informait le Président du C.E.A.E. de sa décision d’interdire la présence de Tariq Ramadan dans le cadre d’une conférence en cours d’organisation par le C.E.A.E. sur la racisme et les discriminations, sur base des principes de la démocratie à laquelle l’ULB se dit très attachée.

Selon M. Vincke, la venue de M. Ramadan serait une attaque des fondements même de l’esprit démocratique, « une injonction faite à la démocratie de s’asseoir sur ses propres principes »1. M. Ramadan serait donc supposé se livrer à des activités visant à la destruction des droits et libertés énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme.

Pourtant, M. Ramadan a été plusieurs fois invité sur le campus par différentes associations estudiantines à des débats auxquels ont par ailleurs participé des professeurs de l’ULB, sans que jamais ses propos sortent du cadre de la liberté d’expression. Nous nous demandons donc sur base de quels arguments et/ou faits l’ULB fonde de manière probante sa décision.

Notre propos n’est cependant pas la défense de M. Ramadan ; l’enjeu dépasse ici celui d’une personne. Au delà de cette décision de censure officielle choquante et inédite, marquant par ailleurs une ingérence dans les activités d’un cercle, ce qui nous interpelle aujourd’hui, est d’une part l’utilisation à géométrie variable de la liberté d’expression, contraire à sa vocation universelle, et d’autre part la logique enclenchée par l’ULB depuis cette rentrée…

Dans le dernier paragraphe de ce courrier l’ULB semble justifier une limitation au principe de la liberté d’expression2. Ceci alors même qu’elle se propose d’inviter Philippe Val en tant que président d’honneur d’un concours de caricatures autour des valeurs de l’université. Le Directeur de « Charlie Hebdo », actuellement poursuivi pour « incitation à la haine religieuse », est connu pour ses positions pour le moins intransigeantes sur la question de la liberté d’expression, pilier central –oserions nous dire sacré ?- de la démocratie. Cette prééminence de la liberté d’expression ne vaut-elle que pour un certain discours ?

Pour notre part, nous faisons nôtre cette citation de Rosa Luxembourg : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement ». Mais visiblement, selon le recteur, « l’université n’est pas un lieu où toutes les positions peuvent se manifester au nom de la liberté d’expression ». Quelles positions ont-elles droit de cité? Selon quels critères? Définis par qui? Appréciés par qui? Nous nous étonnons qu’au sein d’une université censée avoir un fonctionnement démocratique, l’arbitraire tienne lieu de norme…

Ainsi la décision d’interdire M. Ramadan sur le campus trouverait sa justification au nom des « valeurs » de l’ULB, la censure s’imposant au nom de la liberté d’expression ! A moins que par cette attitude paradoxale, presque caricaturale, l’ULB ne veuille déjà nous livrer un avant goût dudit concours.

Espérons, après tout, que ce ne soit finalement qu’une preuve de l’humour et de l’autodérision de notre chère Alma Mater…

Mais l’on se rend bien compte, en regardant d’un peu plus près le discours officiel tenu par l’ULB, qu’il ne s’agit pas de cela, que ce dernier incident n’a rien d’isolé ou de fortuit. Au-delà de l’habileté avec laquelle ce discours réussit à retourner des nobles principes pour légitimer une position d’intolérance et un climat de suspicion, les positions récemment prises par l’Université nous amènent à nous poser quelques questions sur ce fameux « vaste chantier » entrepris depuis cette rentrée académique.

Ainsi, les termes au travers desquels le contexte est posé : celui de « crise de la démocratie, et de crise des valeurs » 3, illustré par un constat de « repli identitaire, [de] retour des intégrismes, des relativismes », d’ « angoisse, de peur, de besoin de repères face à la faillite des valeurs », de leur écroulement. De ce constat naît la volonté de ne pas confondre « tolérance et relativisme culturel ». Or, le fait d’opposer tolérance et relativisme culturel va de pair avec une sacralisation des valeurs, ce qui conduit immanquablement à une hiérarchisation des cultures. Notons d’ailleurs que la négation de ce concept de relativisme culturel a servi de base idéologique à l’entreprise de civilisation des « sauvages » par le colonialisme européen. Aujourd’hui c’est sur cette même négation que se fonde le racisme culturel de l’extrême droite.

Que ce soit autour de la liberté d’expression ou de la laïcité, nous assistons dans le discours des autorités de l’ULB à un glissement de l’esprit de ces valeurs universelles vers une universalisation d’une certaine conception de ces mêmes valeurs. Le malaise que fait naître en nous, et nous l’espérons, en tout ceux qui ont à coeur la défense des libertés fondamentales, ne tient nullement aux valeurs desquelles se réclame l’ULB, mais bien à leur usage partial et idéologiquement orienté.

Nous avons connu une université riche des débats contradictoires qu’elle accueillait en son sein. Nous retrouvons aujourd’hui une université retranchée derrière des remparts et une logique de choc des civilisations, recroquevillée sur une conception étroite et partisane de ces valeurs universelles, s’en arrogeant le monopole. Oui, nous aussi souhaitons que l’Université, en tant qu’institution publique libre, reprenne la place centrale qui est la sienne dans la société. Celle de former des citoyens forts de leurs valeurs pour une société ouverte sur le monde, plutôt que de formater des esprits à la peur et le repli sur soi. Celle de construire des ponts plutôt que d’élever des murs.

Salim Haouach, ex-président CEAE-ULB
Saïd Benayad, ex-trésorier CEAE-ULB

1 Cfr. Lettre du Recteur du 19 février 2007
2 Ibid.
3 Ibid.

Libre-exaministe, je ne partage pas nombre des prémisses idéologiques de M. Ramadan. Sur la forme, je ne suis pas sensible à sa rhétorique non plus. Néanmoins, si ses opinions ne sont pas les miennes, je peux témoigner, ayant lu ses écrits et assisté aux nombreuses conférences qu’il a tenues à l’ULB par le passé, qu’en aucune manière, ses positions ne peuvent être rejetées du champ du débat démocratique. Encore moins censurées. La censure est un acte éminemment grave, et ce, d’autant plus lorsqu’elle émane d’une autorité scientifique. Elle réclame de ce fait une justification circonstanciée et non l’énoncé de principes généraux ou de faits non étayés tels que ceux avancés par Philippe Vincke et Emmanuelle Danblon dans leur carte blanche parue ce 1er mars dans Le Soir.

Par ailleurs, outre la caricature du Libre-Examen, c’est un véritable mépris qu’affiche l’institution universitaire vis-à-vis d’une partie de sa communauté. En effet, si M. Ramadan a une telle audience auprès d’une partie importante des étudiants de culture musulmane, c’est que son discours est en écho aux questions existentielles que ces jeunes se posent à l’extérieur des murs de l’Université comme en son sein. Permettre et surtout encadrer un débat serein et contradictoire sur le vivre ensemble ne fait-il plus partie des projets pédagogiques de l’Université ?

Souhail Chichah

Chercheur à l’ULB
Fondateur du Cercle des Etudiants Arabo-Européens
Ancien vice-président du Cercle du Libre-Examen

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