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Le diplomate marocain

Et la diplomatie « parallèle »
et multilatérale

Face aux nouveaux défis que la diplomatie ‘’ parallèle ‘’ et ‘’ multilatérale ‘’ lance à notre pays et à son peuple tout entier, le travail diplomatique relatif à l’intégrité territoriale va désormais devoir s’adapter aux changements internationaux marqués par le retour du Maroc à l’Union africaine (U.A) et par la fin des confrontations classiques entre les deux camps, Est-Ouest.

En effet, la diplomatie doit dorénavant déployer son action dans un espace multipolaire, où la négociation reprend une place prépondérante. De la logique de confrontation, la diplomatie est entrée dans une logique d’influence. Dans cette optique, les diplomates marocains doivent être capables de détecter les éléments favorisant un rapprochement entre les points de vue de leur pays et de ceux où ils se trouvent. Ils doivent savoir capter, interpréter et évaluer l’importance des signaux qui peuvent conduire à des malentendus s’ils sont mal compris. La diplomatie des crises est une diplomatie des signaux dont la mauvaise interprétation peut conduire au conflit. Les faits et gestes d’un diplomate sont autant de signaux : retour précipité dans sa capitale pour des consultations, départ précipité d’une cérémonie, comme ce fut le cas du Premier Ministre marocain A. BEN KIRANE pendant les funérailles du Président BEN BELLA à Alger et plus récemment encore, celui de l’accueil froid, voire humiliant que le Maroc a réservé à M. Robert Mugabe, Président du Zimbabwe, à Marrakech au cours de la COP 22.

La diplomatie ‘’moderne’’ demande non seulement une véritable expérience de la négociation éprouvée sur toute une carrière, mais aussi une connaissance du passé des négociations et des relations internationales, une connaissance globale et intime à la fois de l’interlocuteur, et enfin un savoir-négocier qui s’apprend et se transmet. Et à ce propos, il convient d’avoir toujours à l’esprit qu’on ne négocie pas seulement avec un chef d’État, un ministre de l’Agriculture ou de la Culture, mais avec un pays. Il faut avoir une vision large des autres intérêts qui peuvent contredire les intérêts précis en jeu dans la négociation. Une appréciation globale est indispensable.

Le diplomate agit de nos jours dans un monde globalisé et une souveraineté des pays de plus en plus limitée ou plutôt partagée. Le diplomate qui devait traditionnellement prendre la défense des intérêts de son pays, se trouve dans un nouveau contexte se prêtant davantage à une défense des intérêts d’un groupe d’États. La diplomatie se déploie de plus en plus dans le multilatéralisme : que ce soit l’UE, le G77, l’ASEAN, l’UA, etc. L’appartenance à de tels groupements influe sur le travail diplomatique. C’est pourquoi, je souscris sans aucune tergiversation au choix stratégique que le Royaume du Maroc vient de faire pour son retour à l’UA.

La ‘’diplomatie de la globalisation’’ qui conduit à des négociations internationales tous azimuts, l’environnement, la lutte contre le terrorisme ou la politique commerciale pousse le diplomate à se spécialiser dans le processus de négociation, quel que soit le domaine concerné. Les dossiers qu’il traite ont de plus en plus de répercussions concrètes et immédiates sur la vie quotidienne des gens.

La mondialisation qui peut engendrer un développement planétaire dont les bienfaits ne sont pas toujours équitablement répartis, pourra déboucher sur des tensions, voire des conflits armés. C’est pour cela que les diplomates doivent absolument avoir au cœur de leur attention les effets de la mondialisation en mettant en exergue la dialectique entre sécurité et développement. Les menaces et les défis générés par cette mondialisation dans les relations internationales nécessitent une réponse adéquate, non pas en termes de forces armées seulement, mais aussi sous la forme d’une recherche inlassable d’un développement centré autour des besoins de l’humanité.

Et, face aux défis importants du XXIe siècle, la qualité de la vie dans les mégalopoles, la démographie galopante dans les pays en voie de développement, les armes de destruction massive, le terrorisme, l’approvisionnement en matières énergétiques, les pandémies, le changement climatique qui sont fondamentaux tant pour la sécurité que pour le développement, la diplomatie doit disposer de nouvelles aptitudes et de nouveaux instruments pour les insérer dans les processus de négociations internationales.

Jusqu’à présent, on doit bien reconnaître que la diplomatie marocaine tarde à tenir compte de la mondialisation. La politique étrangère a été conçue pendant longtemps comme la conduite des affaires entre des Etats et ressortait du domaine exclusif des gouvernements. Aujourd’hui, la politique internationale inclut un grand nombre d’acteurs extérieurs au ministère des Affaires étrangères : départements techniques, défense nationale, parlements, villes, entreprises, syndicats, société civile, etc. Cela reflète évidemment la disparition progressive des démarcations entre les affaires étrangères et les affaires intérieures, et la manifestation du passage à l’ère de la mondialisation où la diplomatie officielle recourt de plus en plus à l’externalité de ses activités.

La montée en puissance de cette externalité et de ces nouveaux acteurs, renforce paradoxalement le rôle des Etats dans le nouveau système international. Jamais les acteurs de la société civile et les organisations non gouvernementales n’ont autant réclamé l’intervention de l’Etat sur la scène mondiale, dans des domaines comme l’économie, la justice, le développement, les droits de l’homme, l’environnement, etc. Les turbulences mondiales qui ne finissent pas d’élargir le spectre d’action diplomatique, nécessitent davantage de vigilance, de régulation et renforcent le rôle du ministère des affaires étrangères, pour autant que celui-ci fasse l’indispensable effort de modernisation.

On peut affirmer, dès lors, que la mondialisation est la chance du Ministère des affaires étrangères ; encore faudra-t-il que les diplomates puissent relever ce défi. Pour cela, il convient à nos diplomates d’avoir à l’esprit un double champ d’action diplomatique : l’action bilatérale d’un côté, et l’action multilatérale de l’autre où nos diplomates vont se trouver face à de nouveaux défis (le climat, l’énergie, les migrations internationales, le terrorisme, etc.) auxquels ils ne sont pas assez préparés d’emblée.

Il n’y a pratiquement plus de problèmes qui se négocient à deux : les pays engagent continuellement des négociations dans les domaines les plus divers avec des dizaines d’autres Etats et organisations internationales. On y débat le plus souvent des thèmes transversaux qui exigent des connaissances scientifiques et techniques de plus en plus précises. Une négociation sur le changement climatique sollicite l’intervention d’économistes et de juristes pour les tractations sur les échanges de droits d’émission, d’agronomes connaissant bien les questions de biodiversité, d’un administrateur des fonds de coopération environnementale, etc. Il n’est pas possible pour un diplomate de cumuler toutes ces fonctions. Le ministère des affaires étrangères qu’on va oser comparer à une ‘’tour de contrôle’’ doit être en phase avec ce nouvel environnement des relations internationales pour mieux négocier et coordonner les négociations internationales.

La mondialisation qui enveloppe les relations diplomatiques est tout à la fois un élément de compétition et un facteur de coopération. Elle stimule la compétition diplomatique entre les États qui se font concurrence sur les marchés mondiaux de l’énergie et des autres matières premières. Cette compétition devient de plus en plus féroce sous l’influence des pays émergents (le B.R.I.C). Toutefois, la mondialisation suscite des réflexes de coopération : un État ne peut lutter seul contre le terrorisme, la pollution maritime, le changement climatique ou les épidémies. Il convient de développer des modalités de coopération, même si cela se fait en fonction des rapports de force.

En dépit de l’externalité et la multiplicité des acteurs, le rôle des États reste central. Ainsi, pour mener à bien une négociation sur un thème horizontal, il convient d’anticiper les positions des États ou des acteurs de la société civile, de détecter les alliances, les divisions chez les autres acteurs de la négociation, d’évaluer les possibilités de compromis. Grâce au réseau des ambassades et d’une bonne compréhension des enjeux en présence, le ministère des affaires étrangères est le seul à disposer des capacités globales d’analyse, de synthèse, d’information et de coordination pour assumer ce rôle.

C’est dans cet esprit que le gouvernement doit absolument créer au sein du ministère des affaires étrangères une ‘’Direction de la mondialisation’’ ad hoc dont les atouts majeurs consistent en trois C : Connaissance technique, Coordination et Communication. Elle regrouperait des services traitant des questions dites transversales, comme les négociations sur l’environnement et le développement durable, l’énergie, la coopération économique régionale et internationale, les institutions financières internationales, les matières premières, la politique scientifique et les migrations internationales. Compte tenu de la technicité de ces situations problématiques, des fonctionnaires ayant une longue expérience de ces dossiers en assureraient la gestion avec le renfort des économistes et autres experts. Cette direction de la mondialisation travaillerait en étroite relation avec le département de la coordination multilatérale. Celui-ci est le lieu où l’on peut élaborer la synthèse politique entre les différents intérêts contradictoires, où la vision géopolitique peut trouver une place. Une concertation est à prévoir périodiquement avec les acteurs non étatiques de la mondialisation, les ONG, les fédérations d’entreprises, les syndicats, etc.

Les postes diplomatiques devront, eux aussi, se familiariser progressivement avec les dossiers de la mondialisation. Ainsi est-il utile pour nos jeunes diplomates de bénéficier d’une formation assez approfondie sur la mondialisation à l’issue de leur stage. Peut-être qu’un jour nous pourrions nous inspirer du Danemark, qui a nommé des ‘’attachés en matière de climat ’’ dans ses ambassades situées à Washington D.C et dans quatre autres pays émergents. Aujourd’hui, il y a des négociations entre 192 Etats à l’ONU, 149 à l’OMC, 28 au sein de l’Union européenne… Les interférences extérieures qui viennent s’ajouter encore à cet ensemble déjà surchargé de règles du jeu devenues plus complexes, sont loin de simplifier les négociations diplomatiques.

En résumé, force est de constater que les missions classiques du diplomate ne disparaissent pas, mais elles doivent tenir compte de leur nouvel environnement qui ne finit pas de se complexifier. La figure du diplomate classique était celle d’un généraliste qui menait son action dans un domaine très vaste, c’est-à-dire tout ce qui relevait d’un contact

Said Chatar

avec l’extérieur. Toutefois, la mondialisation qui exige davantage de diplomatie et de négociation dans un monde interdépendant et caractérisé par un nombre croissant d’acteurs et de défis multiples, renforce la nécessité d’une plus grande capacité à négocier avec un nombre important de partenaires.

A ce propos abdeslam