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Alerte au nouveau Pacte européen sur la migration

Alerte au nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile et à l’apologie des
« chasseurs de têtes » au Maroc !

Marocains et MRE bloqués

La Commission européenne a rendu publique le 23 septembre 2020 une communication destinée au Parlement européen, au Conseil européen, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, consistant en une proposition pour un nouveau Pacte de l’UE sur la migration et l’asile (COM-2020-609 final). Ce nouveau cadre pour l’action nous interpelle également au Maroc, compte tenu d’une part des relations migratoires étroites avec l’UE, d’autre part des « liaisons dangereuses  » et de certaines  « accointances  » entre l’esprit de ce nouveau Pacte et les positions défendues par certains responsables institutionnels marocains s’agissant d’une des thématiques centrales du nouveau Pacte.

La prochaine étape de ce projet de l’exécutif européen est sa discussion d’ici la fin 2020 pour adoption par le Conseil européen d’une part, le Parlement européen d’autre part. Le dernier pacte européen en la matière, date de la mi-octobre 2008.

Trame générale

La caractéristique générale de ce projet de nouveau pacte est la suivante. En quelques mots, il s’agit d’une part de politiques plus efficaces en matière de gestion des frontières, d’asile, de retour, d’expulsion et de réadmission, d’autre part d’une politique affinée d’immigration choisie, le tout traduit en mesures concrètes et en actes !

Dans ce cadre commun d’action, il s’agit de rehausser les murs et de  renforcer les barrières en établissant d’abord une nouvelle procédure commune plus verrouillée, plus serrée et draconienne pour l’asile, consistant à suivre une procédure expresse de demande d’asile et de retour des migrants refusés vers leur pays d’origine, ce qui affaiblit leur garantie  juridique et conduit à des détentions accrues et abusives. En effet, le nouveau Pacte prévoit que les pays de l’UE qui ne veulent pas prendre de demandeurs d’asile en cas d’afflux, devront en revanche participer au renvoi des déboutés du droit d’asile depuis les pays européens où ils sont arrivés, vers leurs États d’origine.

barbelé à ceuta

Il est question aussi d’une fermeture encore plus brutale des frontières européennes et l’organisation d’une solidarité entre les États membres de l’UE, non pas de manière positive mais négative, en se concentrant et se polarisant sur les retours, en généralisant l’expulsion des migrants et en gérant les flux migratoires avec la fermeté et la fermeture, « l’ordre », bref avec une ligne raide et dure,  voir inhumaine. Ceci est étayé notamment par « des agences plus efficaces  », « un filtrage préalable à l’entrée  », comprenant un contrôle d’identité, et des contrôles sanitaires et de sécurité, le relevé des empruntes digitales,  la refonte de la directive « retour  » de 2018, la nomination d’un coordinateur chargé des retours, soutenu par un nouveau réseau de haut niveau pour les retours, le renforcement de l’Agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes (Frontex) comme bras opérationnel de la politique de l’Union Européenne en matière de retour et de réadmission.

Au point 6. 5 intitulé « favoriser la coopération en matière de réadmission et de réintégration  », le document met en avant à la page 25 l’impératif suivant : « Il faut avant tout mettre tout pleinement et efficacement en œuvre les vingt quatre accords et arrangements européens  existants en matière de réadmission avec des pays-tiers, achever les négociations de réadmission en cours et, si nécessaire, lancer de nouvelles négociations et trouver des solutions pratiques de coopération afin d’accroitre le nombre de retours effectifs  ».

Citoyenneté

Rappelons à ce propos que depuis 2003, année du lancement du dialogue formel entre l’UE et le Maroc pour l’établissement d’un accord généralisé de réadmission des immigrés irréguliers avec l’Union européenne (Marocains en situation administrative irrégulière et étrangers en situation administrative irrégulière en Europe ayant transité par le Maroc, principalement les Subsahariens), les responsables européens au niveau communautaire ou à celui des États membres de l’UE, n’ont cessé d’exercer d’énormes pressions et chantage pour amener Rabat à s’y soumettre, mais la résistance marocaine a été continue, ce qui n’empêche nullement Bruxelles de persister et signer en la matière

Se plaçant comme un instrument destiné à prendre en considération
« l’interdépendance entre les politiques et les décisions des États membres  » (p.2) en matière de migration, d’asile, de gestion des frontières, le nouveau Pacte est ensuite l’expression de concessions et un message politique à l’adresse des milieux politiques radicalisés d’extrême droite en Europe et un grand clin d’œil aux pays du groupe des pays dits de Visegrade (V4) : Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie (mais aussi l’Autriche et la Slovénie) et à leurs gouvernements anti-immigration, qui sont les pays les plus hostiles à l’accueil des réfugiés, pratiquent une politique d’immigration et d’asile populiste dans le cadre d’un espace se voulant homogène, réfractaire notamment au partage du « fardeau  » des nouveaux réfugiés arrivants, à la signature du Pacte de Marrakech de 2018, même si cet instrument n’est pas contraignant d’une part et qu’il recèle d’autre part une forte dose sécuritaire.

Tu n'es pas le bienvenu
Tu n’es pas le bienvenu

Craignant à travers une perception très sécuritaire de la migration, la « montée  »  du Sud vers le Nord ou la « submersion  »  du continent européen par les « Sudistes  » africains en particulier, le projet de nouveau pacte constitue enfin une sorte de défense-anticipation de l’impact très négatif de la pandémie du covid-19 sur l’équilibre économique et social des pays de la rive sud, pandémie qui « provoque déjà des perturbations considérables  » (page 22), qui risquent de voir amplifier le potentiel migratoire vers l’UE. L’Europe forteresse doit se protéger encore plus en faisant appel à un large éventail d’outils d’action, en prenant une série de mesures clés et en établissant tout un dispositif législatif.

De ce fait, le nouveau Pacte prévoit une approche globale, regroupant les politiques dans les domaines notamment de la migration, de l’asile, de la gestion des frontières et du partenariat sécuritaire avec les pays-tiers. Pour fonctionner, ce pacte a un besoin vital de l’adhésion des pays limitrophes. «  Les dimensions intérieur et extérieur de la migration sont indissociables : une collaboration étroite avec les pays partenaires a une incidence directe sur l’efficacité des politiques menées au sein de l’Union  », peut-on lire dés la page 2. La page 21 du document explicite la préoccupation de la Commission européenne : «  Les voisins de l’UE constituent une priorité particulière  », en raison notamment de « l’importance cruciale  des relations avec les pays d’Afrique du Nord  ». Dans cet esprit, « l’UE renforcera sa coopération avec les pays d’origine et de transit afin d’empêcher les voyages dangereux et les traversées irrégulières, notamment au moyen de partenariats chargés de lutter contre le trafic de migrants, conclus sur mesure avec des pays-tiers » (p.16). Dans le même esprit, «  un système commun de l’UE en matière de retour est nécessaire combinant des structures plus solides au sein de l’UE avec une coopération efficace avec les pays tiers pour ce qui est des retours et des réadmissions » (p.9).

Dans cette perspective ultra sécuritaire et ce contexte politique, on peut d’abord se poser la question de savoir pourquoi la Commission européenne a estimé nécessaire d’élaborer un nouveau pacte européen sur la migration et l’asile alors qu’il y’a à peine 2 ans (10 décembre 2018)  était adopté à Marrakech le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, qui est un pacte mondial de l’Organisation des Nations Unies visant à « couvrir toutes les dimensions de la migration internationale  ». De même, le 17 décembre 2018, l’Assemblée générale de l’ONU a approuvé le Pacte mondial sur les réfugiés qui « traduit la volonté politique et l’ambition de la communauté internationale dans son ensemble de renforcer la coopération et la solidarité avec les réfugiés et les pays d’accueil affectés ».

Continuité du Pacte Mondial de Marrakech

Si l’esprit des  deux instruments internationaux précités, porte la marque et l’empreinte sécuritaire de l’Union européenne, Bruxelles ne veut pas se contenter de ces deux accords non contraignants. Pour parvenir à ses objectifs, à savoir assurer une plus grande maîtrise de l’immigration en Europe, essentiellement sous l’angle du contrôle, du « filtrage  » des entrées en Europe et de la répression des migrants ainsi qu’un durcissement de l’accès au statut de réfugié, le nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile a été conçu comme un recul, une nouvelle  régression des droits des migrant-e-s, un renforcement de la solidarité des États pour la rétention et les expulsions massives des migrant-e-s et un nouveau moyen de pression sur les « sudistes ». En d’autres termes, le Pacte réitère ce qui existe déjà en les aggravant.

En effet, l’UE va tout faire pour que les pays du Sud auxquels on impose des obligations, se soumettent  à cette démarche du nouveau pacte européen qui vise notamment les contrôles draconiens des demandeurs d’asile hors de l’espace de l’UE, en particulier par l’installation de hot-spots et par une sous-traitance du contrôle des frontières par les pays d’émigration et / ou de transit, dont le Maroc bien entendu, en leur faisant jouer le rôle de gendarme de l’Europe, quitte à étendre les formes de détention des migrants en situation irrégulière comme les centres de rétention  qui se trouvent déjà en Libye.

Il s’agit en particulier de la persistance de la criminalisation des migrant-e-s et de la solidarité envers eux (elles),  du renforcement de l’obsession de l’UE pour les retours contraints et forcés avec des « procédures efficaces », des  politiques de rejet et de répression, des réadmissions vers les pays d’origine en faisant miroiter un assouplissement dans la délivrance des visas en cas de coopération et en exerçant au contraire le chantage aux mesures restrictives par la diminution des visas en cas d’attitude récalcitrante s’agissant des réadmissions, comme ceci est précisé à la page 25 du projet de pacte européen.

Il y’a aussi l’objectif de la gestion intégrée des frontières, l’affinement de la « gestion des frontières » à la rive sud dans le cadre des politiques d’externalisation, en faisant en sorte également que des universités et des chercheurs universitaires du Sud soient instrumentalisés pour entreprendre des études très orientées et livrer à l’UE des statistiques et autres informations sur les routes migratoires, le profil des demandeurs d’asile etc. sous couvert de « partenariat scientifique » (!!!), car « une procédure de migration et d’asile efficace, nécessite une gestion appropriée des informations nécessaires ». De même, « un système Eurodac modernisé permettrait de suivre les mouvements non autorisés, de lutter contre la migration irrégulière et d’améliorer le retour ». Autre mesure clé dans ce sens : « l’UE améliorera également l’échange d’informations avec les pays-tiers et l’action sur le terrain, en soutenant des opérations communes et des équipes communes d’enquête ».

Immigration choisie et immigration jetable

bienvenu chez nous

À s’en tenir à  un passages de la page 24 de la communication, on pourrait penser que la Commission européenne fait tout pour réduire voir éliminer la fuite des compétences des pays tiers,  lorsqu’elle avance  que « le soutien de l’UE  aux pays partenaires dans le domaine de la gouvernance de la migration,  peut contribuer à réduire les conséquences négatives pour les pays partenaires, en réduisant la fuite des cerveaux ». Or il n’en est rien. Le nouveau Pacte institutionnalise la chasse aux têtes et aux compétences du Sud.

En effet, à la page 29 de son document, la Commission européenne fait un aveu qui en dit long sur ses intentions pratiques : « L’Union est entrain de perdre la course mondiale aux talents » (!!!) Voilà pourquoi, pour faire face au vieillissement de la population européenne et à la pénurie de nombreuses compétences, dés l’introduction générale de la communication sur la migration et l’asile, le ton est donné : « (…) les déficits des compétences à combler nécessitent une politique migratoire efficace  » (p.2). Dans la même logique, la page 27 du même document,  indique que la Commission européenne « développera avec les principaux pays partenaires (dont le Maroc faut-il le rappeler), des partenariats européens destinés à attirer les talents afin de faciliter la migration légale et la mobilité  ». À cet effet, la Commission s’est engagée à organiser prochainement une Conférence de haut niveau avec les États membres et les principales parties prenantes de l’UE afin de lancer les partenariats destinés à attirer les talents.

Ainsi, outre l’intensification de la vulnérabilité et précarité de la migration jetable, l’UE ne s’embarrasse guère au même moment de manifester explicitement de manière cynique, choquante et provocante sa ferme volonté de renforcer et d’affiner sa pratique de l’immigration choisie en pompant la main-d’œuvre qualifiée des pays de la rive sud de la Méditerranée en particulier pour les métiers du tourisme, de l’hôtellerie, le personnel paramédical destiné aux services à la personne (personnes âgées, malades chroniques) et en aspirant leurs talents et compétences hautement qualifiées, en particulier les médecins et les informaticiens, comme on peut le constater dans divers développements des deux documents de la Commission européenne auxquels on renvoie à la fin de cette analyse.

Épinglons ici même l’intitulé du chapitre 7 du nouveau pacte européen qui est on ne peut plus clair là-dessus : « Attirer les compétences et les talents vers l’UE » (!!!), avec une série de mesures égrenées dans les pages 29, 30 et 31: réforme de la directive « carte bleue européenne  »; mise en œuvre de la directive relative aux étudiants et aux chercheurs, révision de la directive sur les résidents de longue durée, examen d’un réservoir de talents européen pour les travailleurs qualifiés de pays-tiers, à partir duquel l’UE pourrait puiser à volonté les compétences qui lui font défaut pour son développement.

Ce réservoir pourrait servir de plate-forme à l’échelle de l’Union en vue de recrutements internationaux, sur laquelle les ressortissants qualifiés de pays-tiers pourraient indiquer leur souhait de migrer vers l’Union et  être identifiés par les autorités compétentes en matière de migration et par les employeurs de l’Union en fonction de leurs besoins ».

Au niveau concret, le document rappelle déjà à la page 29, que « les travailleurs des pays-tiers comblent d’importantes pénuries dans un certain nombre de professions qui ont joué un rôle crucial dans la lutte contre le covid-19  », en précisant qu’en 2018 à titre d’exemple, les immigrés originaires de pays tiers représentaient environ 6% du personnel soignant de l’UE, 14% des professionnels de la santé etc…

Des  analyses déconcertantes du président du CCME

CCME

Sur ce point, dans l’interview grand format parue dans le numéro 28 (septembre 2020) du magazine « BAB » relevant de l’agence marocaine de presse MAP, et suite à une absence du terrain du CCME durant pratiquement neuf ans (!!!) (9 ans du second trimestre 2011 à nos jours), le président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, Driss El Yazami, s’insurge contre ce qu’il appelle « une lecture catastrophiste de la mobilité des Marocain-e-s » et propose de son point de vue une interprétation « plus positive  », estimant concernant le départ des compétences et des diplômés, que « ce phénomène n’est pas spécifique au Maroc, mais il révèle l’entrée du Maroc de plein-pied dans la mondialisation migratoire  ».Il renvoie selon lui, à un fait en quelque sorte banal, ordinaire et courant qui doit s’analyser en terme de « normalité  »(!!!).

De même, la note commune de Driss El Yazami (CCME) et Hicham Jamid sur les compétences marocaines à l’étranger, remise récemment à la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), récuse fortement mais sans amener la moindre démonstration, que les migrations des compétences hautement qualifiés soient  «  un pillage du Maroc de son capital humain et perte sèche pour son économie  » (page 3).

Ce type d’analyse, de débat au parlement  ou dans la presse qui parle « d’hémorragie des compétences nationales  » ou de « chasse aux cadres marocains  », comme ce fut le cas début 2019, ne serait pour ces deux auteurs que l’expression d’un “emballement médiatique” (Page 2 de la note commune), voir un simple « bruit politico-médiatique » !!! (Page 22).

De ce fait, le président du CCME s’inscrit dans la continuité de la logique qu’il avait développée dans l’interview accordée onze ans auparavant au journal « Les Echos Quotidiens » (Casablanca, 1er décembre 2009) : « À mon avis, il ne faut plus considérer le départ de nos compétences à l’étranger comme une malédiction ». Un an plus tard, il déclarait toujours en tant que président du CCME dans une interview accordée à Radio Al Manar, reproduite dans « Dounia News  », revue de presse hebdomadaire, semaine du 11 au 17 janvier 2010 : « il y’a une véritable compétition internationale pour attirer les compétences de haut niveau. C’est une guerre internationale. Donc, il faut que nous menions cette guerre et à mon avis, ne pas réfléchir en terme de retour définitif  ».

Le directeur de l’ANAPEC, dans la même lignée

Le directeur de l’Agence  nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC) Abdelmoumnaim  Madani, institution publique chargée notamment du placement des compétences marocaines à l’étranger, pour ne pas dire de l’exportation vers l’étranger des cadres marocains, n’y voit également rien de problématique, estimant dans « Yabiladi.com » du 1er mars 2019 qu’il n’y a pas de drainage de cerveaux ou de « fuite des cerveaux  » : « Ceux qui utilisent le terme de fuite, devraient le corriger. Ces jeunes sont des cerveaux, et des capacités, une valeur, et que s’ils partent, cela ne devrait gêner personne, au contraire c’est une reconnaissance de leur valeur par les Américains, les Brésiliens ou autres. Ils sont en plein exercice de leurs droits à la liberté » (voir Yabiladi.com).

Dès lors, en procédant à un véritable déni, il révoque totalement la notion de fuite pour lui substituer celle de mobilité : « La fuite de cerveaux, je ne la connais pas et ne la reconnais pas, car c’est contraire aux règles de base des droits humains. Parce que la fuite implique que vous êtes séquestré, alors que moi, je suppose que tous les êtres humains sont libres et à leur tête les jeunes marocains. Donc il n’y a pas de fuite, il y a de la mobilité et de la jouissance d’un droit élémentaire, qui est le droit à la mobilité  ».

Selon le même responsable, à une question posée dans « Les Inspirations ECO » du 9 avril 2019 consistant à savoir « comment l’ANAPEC se positionne sur le sujet de la fuite des cerveaux ? », la réponse est aussi tranchée et sans appel : « Pour nous, ce débat est un non sens. Qui dit fuite, dit qu’il y’a séquestration et une privation de liberté. Or nous ne sommes pas dans cette configuration. La liberté de circulation est reconnue par tous les textes internationaux. La difficulté que traverse le secteur IT est celle de la disponibilité des ressources humaines »

On joue sur les mots

Ainsi, on modifie la terminologie et la sémantique pour faire perdre aux faits tout leur sens, comme si par exemple le fait pour des compétences marocaines de faire le « choix » de travailler à l’étranger pour des raisons salariales et de conditions de travail en général, un manque de reconnaissance et de valorisation, une absence de perspectives, n’étaient pas, en soi, une fuite de cette situation ! Il y a en effet, au-delà de l’économique, un mal être à prendre en considération.

C’est ainsi que, pétri de dogme de la « mondialisation heureuse », au lieu de parler d’exode des cerveaux ou de la notion « négative » ou de « non productive »  de fuite des cerveaux, ou drainage des cerveaux et des talents,  on préfère, dans une terminologie plus positive et « moderne », plus « attrayante » et enjolivée, leur substituer la notion de mobilité internationale ou de « mondialisation migratoire »(formule utilisée par Driss El Yazami et Hicham Jamid) qui sonne bien par rapport à la formule « négative  » de fuite des cerveaux. Or ce n’est pas user d’un discours culpabilisant ou moralisateur que de parler de pillage et de gaspillage des compétences et de migrations contraintes ou subies,  en terme de fuite organisée des compétences.

Autrement dit, les propos précédents de responsables marocains, dont le président du CCME, réhabilitent  en quelque sorte l’exode des cerveaux marocains, justifient  la fuite des compétences et légitiment le recrutement des migrants marocains qualifiés par les chasseurs de têtes en faveur des pays développés qui ont besoin non seulement de main-d’œuvre « banale » dans certains secteurs, en raison du déficit démographique et de la pénurie dans certaines professions comme le reconnaît le document  relatif au pacte européen, mais également besoin de « cerveaux-d’œuvre » dans le cadre d’une immigration choisie.

Répondre aux besoins externes !?

D’autres responsables, après le constat de cette fuite des compétences, disent : « j’ai presque envie de vous dire : et après !? ». Ils vont jusqu’à proposer que le Maroc forment plus et mieux de cadres pour couvrir non seulement les besoins internes mais également la demande croissante externe. Ainsi le journal l’Economiste  du 20 février 2019, rapporte cette déclaration de Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’industrie : « Nous ne pouvons pas empêcher des personnes de quitter le territoire s’ils le souhaitent. Ils sont libres de circuler comme ils veulent. Nous devrions plutôt redoubler d’efforts au niveau de la formation. Or le Maroc produits peu d’ingénieurs ».

Dans le même esprit, la présidente de la Fédération marocaine des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring (APEBI) a, selon la presse marocaine, plaidé pour « la multiplication de l’offre de formation pour répondre à la demande du marché intérieur et extérieur  ».

Sur cet aspect particulier du drainage des compétences marocaines par l’UE, dans le cadre  de son objectif « d’attirer les compétences et les talents vers l’UE »,  le projet de nouveau pacte européen sur la migration et l’asile, trouve déjà par conséquent d’ardents et zélés défenseurs  institutionnels marocains ! Ce sont d’abord eux qui doivent changer de « logiciel », sachant que la fuite des cerveaux, de même que leur drainage par les pays développés, n’est pas une simple mobilité des compétences. Ils constituent un gaspillage et un gâchis pour le Maroc, non une opportunité.

Au niveau des seuls ingénieurs toutes spécialisation comprise, les statistiques officielles annoncent l’exode de 500 ingénieurs marocains par an, essentiellement vers la France, le Canada, les États Unis d’Amérique. De même, une situation paradoxale a été créée, celle notamment de recruter des ingénieurs étrangers et de  former « à la va vite » 5000 ingénieurs dont 500 dans chacune des régions du Maroc. Cette formation est destinée aux diplômés marocains bac+3 des filières scientifiques

Et dire que des responsables veulent encore former des cadres par le budget de l’Etat pour satisfaire la demande externe !!! Les partisans du « Pacte européen pour la migration et l’asile » ne peuvent que s’en réjouir fortement !

Remettre en cause le drainage des compétences marocaines par l’étranger et prôner  pour le Maroc l’inversion de la fuite des compétences, suppose aussi que le Maroc, tout en étant ouvert à l’insertion dans l’esprit de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc, ne procède pas systématiquement à une politique de « captation  » des étudiants étrangers et compétences formés au Maroc. Leurs pays d’origine, principalement d’Afrique subsaharienne, en ont besoin pour leur développement multidimensionnel. Or la note commune de Driss El Yazami et Hicham Jamid va, à la page 21, dans le sens de la « captation » s’agissant des étudiants étrangers (principalement d’Afrique subsaharienne) formés au Maroc et pour lesquels on doit faciliter par exemple, l’accès du marché national de l’emploi : « À cet égard, il faudrait considérer ces étudiants, une fois formée, comme autant de compétences qu’il s’agit de capter et de les considérer comme une composante à part entière de la politique de mobilisation des ressources humaines du pays » (il s’agit ici du Maroc !).

Or de notre point de vue, on ne soumet pas les autres à des pratiques que l’on refuse (ou que l’on devrait plutôt refuser) pour soi !

Mobiliser politiquement en Europe et dans les pays du Sud…

Toujours est-il que les sociétés civiles de l’immigration maghrébine et de manière plus générale la diaspora africaine en Europe doivent se mobiliser avec les syndicats, la société civile, les forces politiques et les parlementaires en Europe même pour faire échouer cette régression de plus que constitue le projet de nouveau pacte européen sous tous les aspects qu’il comporte, et faire en sorte que la coopération entre les deux rives doit être axée non pas sur le fondamentalement sécuritaire, mais sur la protection des personnes et la réalisation de leurs droits multidimensionnels.

De même au plan de la rive sud, des pays limitrophes ou dits du voisinage, les pays maghrébins en particulier, ainsi que ceux de l’Afrique subsaharienne, doivent à notre sens se mobiliser au niveau des  ONG, des syndicats, des partis politiques, des parlementaires, des chercheurs ainsi que des divers acteurs gouvernementaux et institutionnels pour ne pas accepter la logique que l’UE tente d’imposer, ne pas céder à ses chantages et pressions, contrer sa nouvelle offensive régressive pour l’amener à suivre une autre politique migratoire et d’asile en Europe, soucieuse des droits humains, de la dignité des migrants et des demandeurs d’asile.

Un rôle spécifique à jouer par le Maroc

Si la question migratoire est sensible en Europe, elle est une question principalement méditerranéenne. Dans ce cèdre, le rôle du Maroc est d’autant plus important qu’il s’agit d’une part de faire face aux partisans et défenseurs institutionnels  de la chasse aux têtes, d’autre part et surtout, de tenir compte du statut du Maroc comme Leader de l’Union Africaine concernant la question migratoire et en cohérence avec l’Agenda Africain des Migrations, soumis par le Roi Mohammed VI et qui constitue de notre point de vue, un apport majeur du Maroc à l’Union Africaine. À ce propos, relevons le constat dressé par cet Agenda et les préconisations qu’il formule. Selon cette feuille de route adoptée par l’Union Africaine, « l’accentuation de la fuite des cerveaux fait perdre à l’Afrique 10% de sa main-d’œuvre qualifiée » (point 25). Dés lors, selon le même document, au point 66, « les États africains gagneraient à favoriser l’environnement adéquat et les conditions politiques, sociales et économiques nécessaires pour inverser la tendance à la fuite des cerveaux »

Tenir compte de l’importance du Maroc dans la lutte contre ce nouvel Agenda européen sur la migration et l’asile, suppose notamment d’établir un lobbying auprès notamment des groupes parlementaires dans les deux chambres du parlement pour défendre et faire valoir les droits fondamentaux des ressortissants marocains en Europe, répondre à leurs besoins et ceux de leurs familles, sans que ceci ne soit considéré comme un simple « bruit politico-médiatique ». Il s’agit aussi, avec la pandémie du coronavirus19 et son impact dévastateur, de faire en sorte que les politiques nationales en matière d’immigration et d’asile soient infléchies en conséquence, avec en particulier l’approfondissement de la « Nouvelle Politique Migratoire du Maroc » en lui redonnant sa lisibilité et priorité, l’adoption de la loi instituant au Maroc une procédure avancée d’établissement du statut de réfugiés et une révision progressiste profonde de la loi 02-03 relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières.

Il s’agit aussi d’adopter une réelle stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en direction des Marocains résidant à l’étranger, au sein des pays de l’UE en particulier ; de rétablir la confiance avec les citoyens MRE ; de démocratiser la gestion des institutions marocaines chargées en totalité ou partiellement du dossier MRE et de les rendre efficientes (en particulier le CCME, la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger, le Conseil européen des oulémas marocains basé à Bruxelles, le réseau consulaire…) de mettre en place un observatoire national des migrations efficient qui soit ouvert à toutes les parties concernées ; de recarder le discours officiel d’un certain nombre de responsables institutionnels qui encouragent même de manière involontaire, le pompage par l’UE des talents et compétences marocaines et lui facilitent la tâche par leurs discours très discutables comme nous l’avons montré. De même qu’ils « militent  » pour que le Maroc adopte à l’égard des compétences et talents des pays d’Afrique subsaharienne, la même politique de « captation » suivie par l’Union Européenne vis à vis des talents du Sud, y compris marocains…

M.Belguendouz Abdelkrim
M.Belguendouz Abdelkrim

Rabat, le 28 octobre 2020

Abdelkrim Belguendouz

Universitaire à Rabat, chercheur en migration

A ce propos abdeslam