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Le champ religieux

Conférence
à Bruxelles sur la réforme du champ religieux au Maroc

La conférence que l’ambassade du Maroc a organisée le mercredi 25 octobre à Bruxelles a bien montré que le Maroc ne connait pas pour le moment suffisamment de débats de fond en matière religieuse. Débats qui pourraient aboutir à un vivant équilibre permettant au Maroc d’en profiter et d’en recueillir le fruit d’un projet de société moderne où l’Etat tendra progressivement vers un Etat de droit, en phase avec le monde actuel et ses valeurs universelles, capable de protéger la liberté de chaque individu avec une dimension religieuse neutre qui mettra les trois religions abrahamiques et les autres croyances, asiatiques et africaines entre autres, sur le même pied d’égalité. Dès lors, la question cruciale qui est posée aujourd’hui au royaume du Maroc est la suivante : le Maroc va-t-il avoir l’audace de procéder à des grandes réformes institutionnelles consistant à séculariser l’Islam, ébaucher un Etat neutre en vue d’assoir une monarchie parlementaire ?

Pour ce qui est de la conférence en question, les interventions des panélistes ont été longues et verbeuses. M. Ahmed ABBADI qui a pratiquement monopolisé la parole, n’a pas mis le doigt sur la situation de l’Etat théocratique marocain d’aujourd’hui. Il n’a à aucun moment signalé le problème relatif au rapport entre le pouvoir spirituelle et le pouvoir temporelle et la subordination de celui-ci à celui-là. Dans un discours extrêmement long, superflu et redondant, il s’est limité à comparer les différentes écoles islamiques (malékite, chafiite, hanafite, hanbalite et Al-Acharite), qui n’ont pas pris suffisamment en compte la genèse historique de l’Islam, le milieu dans lequel il a éclos et s’est épanoui, l’influence des ambitions individuelles et collectives, de la position sociale des chefs et des luttes de factions sur son devenir.

Ainsi, M. Ahmed ABBADI n’a fait que contribuer à la sacralisation des textes classiques et à en faire la référence ultime sans aller plus loin. Son travail d’approche et sa réflexion, si réflexion il y a, se sont trouvés coincés dans son point de vue qu’il a voulu défendre et qui consiste à subordonner tout à la foi et non pas à la raison. D’ailleurs, il n’a à aucun moment abordé la question de la laïcité ou de la sécularisation de l’Islam. Il n’a pas non plus évoqué la question du rôle de la commanderie des croyants de l’institution royale et de sa position par rapport aux deux pouvoirs, spirituel et temporel. Car cette question fondamentale restera toujours posée au Maroc au cours de ce 21ième siècle. Mais par contre, M. Ahmed ABBADI a osé critiquer implicitement ou plutôt indirectement la laïcité quand il a évoqué la cassure de l’équilibre de l’Etat de l’empire ottoman, par M. Mustapha Kemal.

Al-Ghazâlî l’alchimiste du Bonheur
Al-Ghazâlî l’alchimiste du Bonheur

De même, M. Ahmed ABBADI a omis de citer les deux philosophes, Al-GHAZALI (1058-1111) et Ibn-Rochd AVERROËS (1126-1198). Le premier avait lancé le débat sur la foi et la raison au 11ième siècle et le second avait développé la doctrine de ‘’ la double vérité ’’ qui eut un grand retentissement dans l’Europe médiévale. Toutefois, sous la pression et les menaces de l’establishment religieux obscurantiste et réactionnaire de l’époque, AL-GHAZALI fut obligé de trancher en faveur de la foi et non pas de la raison. D’ailleurs, il est à rappeler que dès cette époque, les recherches philosophiques dans le cadre de la pensée musulmane devaient se conformer au Coran et à la loi de l’Islam tenue pour ‘’ la science des sciences ‘’, à quoi tout devait être subordonné non pas à la raison ni suivant la raison, mais à la foi. La loi coranique n’est sujette à aucun amendement, à aucune correction. Elle est la perfection même, la parole d’Allah. Et à ce propos, ce débat sur la foi et la raison qui avait été initié en terre d’Islam par AL-GHAZALI au 11ième siècle de notre ère, n’avait eu lieu en Europe qu’au 17ième siècle où Descartes eut établi la primauté de la raison face à la foi et fut ainsi le fondateur de la nouvelle culture européenne centrée sur l’homme et la raison humaine (anthropocentrique) et non pas sur Dieu (théocratique), qui a marqué la rupture la plus nette entre l’Orient musulman et l’Occident.

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Ibn Rochd : Córdoba-Averroes

Quant au second, c’est-à-dire IBN-ROCHD, sa doctrine de la ‘’double vérité ’’ soutenait l’existence de deux niveaux de compréhension d’un texte comme le Coran et de la ‘’ vérité ’’ qu’il contient. L’une est celle du peuple inculte, qui est rendue dans la langue de la foi, et l’autre qui est donnée dans la langue de la philosophie et à laquelle ne parviennent que des personnes instruites qui sont en mesure de comprendre et d’expliquer le ‘’message révélé ‘’. Ainsi voulait-il par cette argumentation concilier la foi avec la philosophie. Mais à la fin, il a subi le même sort que celui d’AL-GHAZALI, de la part de l’establishment religieux de l’époque.

Par ailleurs, je voudrai faire remarquer avec franchise au lecteur que si les débats qui cernent aujourd’hui le Maroc ressemblent à celui qui a eu lieu le 25 octobre 2017 à Bruxelles où M. Ahmed ABBADI a esquivé les questions essentielles posées aujourd’hui sur la religion à la société marocaine, on ne parviendra jamais à instaurer le ‘’fait religieux’’ qui consiste en la globalisation et l’intégration de toutes les religions et toutes les obédiences. ‘’Fait religieux’’ dont la croyance serait à cheval sur le matériel et sur le spirituel, sur le politique et sur l’imaginaire. ‘’Fait religieux’’ dont le rôle est de contribuer également à la stabilité objective ou subjective de l’institution royale, sa commanderie des croyants et non croyants, et sa monarchie parlementaire. D’où la nécessité de la création dans le chef-lieu de chaque région du Maroc un centre de ‘’fait religieux’’ où des rencontres auront lieu entre les conservateurs et les traditionalistes d’une part, et ‘’les modernistes’’ de l’autre, afin d’affronter leurs idées. Et même si ces affrontements dégénèrent en disputes, ils ne peuvent être que féconds pour la société si on arrive à éviter la

violence. Et ce paradoxe ne trouve sa solution que dans la sérénité, la franchise, la transparence, le respect mutuel et le dialogue constructif, correspondant aux débats de fond entre la foi et la raison.

Saïd CHATAR

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